« Dans l’œil du cyclone » : reconstruire après une catastrophe climatique
Les changements climatiques frappent à nos portes, mais nos villes sont-elles prêtes à y faire face? Décimée par un désastre il y a trois ans, la communauté de Merritt incarne les défis de la reconstruction et de l'adaptation.
Tout perdre
De l'extérieur, la maison de Sean Brown ressemble à n'importe quelle résidence de banlieue. Or, les fenêtres sont marquées d’une croix, et à l'intérieur, seuls les montants de bois subsistent. Les murs ont disparu, et le sol est encore couvert d’une couche de sédiments.
J'ai perdu deux voitures, ma maison et pratiquement tout ce que je possédais
, raconte Sean Brown.

Sean Brown a tout perdu lors des inondations de 2021 en Colombie-Britannique.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Le 16 novembre 2021, Merritt, située au cœur de la vallée de Nicola, en Colombie-Britannique, a été ravagée par une rivière atmosphérique.
La maison de Sean, comme des centaines d'autres, s’est retrouvée sous 1 mètre d’eau, de boue et de sédiments. Trois ans après les inondations, l’émotion est toujours vive.
J'étais en larmes pendant qu'ils empilaient tout dans le jardin avant de l’emmener jusqu'à la décharge. Puis, mon assureur m'a dit : "Je suis désolé, vous n'êtes pas couvert."
Après un an passé dans un hôtel, il vit désormais dans une caravane sur son terrain, faute de moyens pour réparer sa maison.
Son voisin Mike Goetz, aujourd'hui maire de la ville, a lui aussi subi d'importants dommages. Son sous-sol a été dévasté par les eaux.
Je ne pouvais même pas entrer dans mon garage. Il m'a fallu 12 mois pour réparer ma maison
, dit-il.
Il se considère comme chanceux, ayant souscrit à une assurance couvrant les débordements de cours d'eau, une protection souvent absente des contrats d'assurance standards.

Mike Goetz devant sa maison à Merritt. Les dégâts dans son sous-sol ont été réparés, mais les traces de la catastrophe sont encore fraîches dans son esprit.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Toutefois, aujourd’hui, le maire n’a plus accès à cette couverture, comme beaucoup d’autres résidents.
Le nombre de maisons définies comme étant à risque d’inondation fluviale est passé de 130 à 1275. Pour une ville de 3000 habitations, ce chiffre représente un accroissement majeur de la vulnérabilité de la population.
Connaître les risques
Cette rue n’était pas dans la zone à risque d’inondation
, explique Sean Strang, directeur de la reconstruction et de l’adaptation de la Ville, un poste créé après les inondations.
Et, pourtant, elle a été durement touchée lorsque l’une des digues a cédé. Le débit de la rivière a été près de deux fois plus important que les pires prévisions
, précise Sean Strang.
Le jour de l’inondation, la fureur de la rivière Coldwater a déplacé 300 000 tonnes de boue et 100 000 tonnes de débris, soit l'équivalent du poids de 60 000 éléphants. Outre les dommages causés aux habitations, un pont reliant deux parties de la ville a été arraché et a été reconstruit depuis.
Ce désastre illustre les effets des changements climatiques, qui rendent ces événements plus fréquents et plus intenses, selon les experts.
Nous sommes le ''Ground Zero'' du changement climatique.
L’Ouest canadien à risque
Pour répondre à la crise du logement, le gouvernement du Canada prévoit bâtir 5,8 millions de nouvelles maisons d'ici 2030. Or, construire en zone à risque pourrait engendrer des milliards de dollars en dommages chaque année.
Si on continue avec les politiques actuelles, on pourrait construire des centaines de milliers d'habitations à risque pour les inondations et les feux de forêt
, explique Ryan Ness, directeur de l’adaptation à l'Institut climatique du Canada.
Évaluation des dommages économiques causés par les feux de forêt

Le risque résidentiel des feux de forêt en pertes annuelles moyennes.
Photo : Institut climatique du Canada
Selon un rapport de l'Institut climatique du Canada, l’Ouest canadien serait plus touché que le reste du pays.
En Colombie-Britannique, le risque financier lié aux incendies de forêt pourrait tripler d'ici 2030, passant de 400 millions de dollars de dommages à près de 1,5 milliard de dollars par an.
La dépendance aux infrastructures de protection contre les inondations est déjà marquée. Environ 65 000 logements reposent déjà sur ces mesures, comme des digues qui permettent de retenir l’eau. En cas de défaillance de ces protections, les pertes annuelles moyennes seraient estimées à plus de 1000 $ par habitation.
Cette vulnérabilité ne fera qu'augmenter : d’ici quelques décennies, il faudra protéger 40 000 logements supplémentaires.
Évaluation des dommages sur les logements causés par les inondations

La facture annuelle des inondations résidentielles s’alourdit au Canada. En Colombie-Britannique, les pertes pourraient dépasser 3 milliards de dollars en 2030, dans un scénario pessimiste où les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas réduites.
Photo : Institut climatique du Canada
Au bout de la rue, le système de traitement des eaux usées est désormais protégé par une nouvelle digue.
Ce ne sont que les premiers 300 mètres d’une série de projets. Selon les ingénieurs, 5,2 kilomètres de digues supplémentaires sont maintenant nécessaires pour protéger la ville.
Désormais, il faut construire des digues plus hautes pour répondre à cette nouvelle réalité climatique.
Les feux de forêt menacent aussi la communauté de Merritt. Nous devons construire dans les collines, à l'abri des inondations, mais ensuite les logements brûlent
, affirme-t-il.
Il cite l'exemple de la ville de West Kelowna qui, en construisant dans les collines, s'est retrouvée exposée aux incendies. En août 2023, les feux de forêt y ont détruit 181 propriétés et forcé l'évacuation de milliers de résidents.

L'incendie de McDougall Creek au nord-ouest de West Kelowna, le 18 août 2023.
Photo : Radio-Canada / Ben Nelms
En Alberta et en Colombie-Britannique, le gouvernement provincial transfère la responsabilité de la réglementation de la construction dans les zones à risque aux municipalités
, explique Ryan Ness.
Au Québec, la province dispose d’un cadre plus strict, par exemple pour les constructions en zone inondable.On ne permet pas la construction dans la zone de 0 à 20 ans des périodes de retour d'inondation
, explique-t-il.
Encore faut-il que les municipalités aient cartographié les risques d’inondation et que ces cartes soient mises à jour.
Les changements climatiques doivent être pris en compte, selon Mauricio Carvallo Aceves, doctorant à l’Université de la Colombie-Britannique, à l’Institut des ressources, de l'environnement et du développement durable.

Mauricio Carvallo Aceves analyse comment les municipalités se préparent à faire face aux impacts des changements climatiques.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Les changements climatiques vont influencer les processus hydrologiques qui déterminent l'étendue de la crue dans la zone inondable
, explique-t-il.
Il est très complexe de déterminer comment les cartes seront précisément affectées par les changements climatiques.
On fait face à une incertitude très significative à plusieurs niveaux : comment le couvert de neige va évoluer, les précipitations, l'utilisation des sols, l'augmentation du niveau de la mer. Essayer d'évaluer tout ça ensemble, ça pose un défi énorme
, affirme-t-il.
S’adapter à tout prix
Dans le cas de Merritt, les inondations ont complètement changé la donne, définissant de nouvelles zones à risque, ce qui complique l'accès à l'assurance habitation.

Le 15 novembre 2021, aux prises avec des inondations incontrôlées, la municipalité de Merritt a évacué tous les habitants.
Photo : Radio-Canada / Maggie MacPherson
Selon Sean Strang, la ville est aujourd’hui moins protégée qu’en 2021, et la plupart des foyers à risque ne sont plus assurés.
C’est comme être dans l'œil d'un cyclone et savoir qu'il va vous frapper à nouveau.
Une nouvelle inondation, même de moindre ampleur, pourrait être catastrophique. La plupart des digues ne sont toujours pas construites.
Jusqu'à présent, la province a débloqué près de 36 millions de dollars pour des projets d'infrastructures, mais la communauté se sent abandonnée par le gouvernement fédéral.
La municipalité de Merritt a soumis une demande au Fonds d'atténuation et d'adaptation en matière de catastrophes (FAAC), mais sans succès.
La lutte se poursuit avec le gouvernement fédéral. Nous avons besoin de ces fonds pour reconstruire nos digues
, affirme le maire Mike Goetz.
Par courriel, le ministère du Logement, des Infrastructures et des Collectivités a indiqué qu'il n'était pas en mesure d'expliquer les raisons du refus de cette aide, pour des raisons de confidentialité.
Le ministère a précisé avoir investi plus de 541,9 millions de dollars dans 21 projets en Colombie-Britannique, après les inondations de 2021, dans le cadre du Fonds d'aide aux catastrophes (FAAC) et 1,4 milliard de dollars par le Programme des accords d’aide financière en cas de catastrophe.

Près d’un mètre de mélange de boue, d’eau et de débris a ravagé le camping de la ville, aujourd’hui reconstruit.
Photo : Radio-Canada / Camille Vernet
Le gouvernement de la Colombie-Britannique a annoncé mardi un nouvel investissement de 60 millions de dollars pour la relocalisation et la construction de deux nouvelles digues. Le combat de la municipalité semble avoir fini par payer.
Cet investissement de 60 millions de dollars change la donne pour Merritt
, déclare Mike Goetz, suivant l’annonce. Ce financement nous rapproche d'un avenir plus sûr et plus résilient
, écrit-il dans un communiqué.
Ce projet comprend la construction de près de 3 km de nouvelles digues, et couvre 80 % des coûts de financement nécessaires, à la fois pour la construction des digues et pour l'acquisition des propriétés riveraines. Ces digues visent à élargir l'espace alloué au cours naturel de la rivière et à restaurer une partie de la plaine inondable naturelle.
Mais en attendant la construction de ses digues, les résidents sont toujours dans la crainte d'une nouvelle catastrophe.
Il y a toujours de la nervosité quand il pleut fort pendant quelques jours. Les gens s'inquiètent. Beaucoup de gens souffrent encore de stress post-traumatique
, dit Mike Goetz.
Une communauté résiliente
C’est après le désastre que Mike Goetz s’est présenté comme candidat à la mairie, dans l’espoir de contribuer à la reconstruction.
Je suis très fier des habitants de Merritt. Ils ont fait preuve d'une grande force pour reconstruire en des temps si difficiles
, dit-il.
Son attachement à la communauté est indéfectible. C’est ici, à Merritt, qu’il a rencontré sa femme, fondé son foyer et vu grandir sa famille.
Je ne voudrais pas vivre ailleurs
, soutient-il.
Mais certains ont dû quitter la ville. Dans l’un des quartiers les plus touchés de Merritt, un parc abritait autrefois 20 à 25 maisons mobiles. Aujourd’hui, il n’en reste que quatre, dont l’une penche sur le côté.
Certaines personnes sont retournées vivre dans ces maisons inclinées et dans la boue, parce qu’elles n’ont nulle part ailleurs où aller
, dit Mike Goetz.
Au-delà de l'évaluation des impacts en termes monétaires, il est essentiel de prendre en compte les impacts indirects d’une telle catastrophe, tels que les pertes d'emplois, les pertes de terres agricoles ou les déplacements de population, affirme le chercheur Mauricio Carvallo Aceves.
Ça crée des problèmes sociaux pour les gens qui doivent partir et qui sont souvent les plus vulnérables, ceux qui n'ont pas les moyens
, dit-il.
Sean Brown a perdu la plupart de ses biens matériels, mais ce qui l’inquiète le plus, c’est justement l’idée de devoir quitter cette communauté. Ici, il trouve du réconfort dans la solidarité qui unit les habitants.
C’est la raison pour laquelle je suis encore ici. Nous avons un très bon sens de la communauté. Et j’aime tous mes voisins
, dit-il.
Avec le soutien nécessaire, les résidents Merritt espèrent devenir l’une des communautés canadiennes les plus résilientes face aux changements climatiques.
NDLR : L’empreinte écologique de cet article a été évaluée à 0,13 tonne de CO2.
Images de drone : Greg Lowis
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